LE SCROLL
m'a-t-il pris mes émotions ?
En me réveillant le matin avec mon café, en prenant le tram, en mangeant, avant de m’endormir et dès que je m’ennuie, j’ai presque toujours le même réflexe : prendre mon téléphone et tomber dans la boucle infernale du scroll. Quelques secondes sur une vidéo, puis une autre, puis encore une autre.
À force, je ne me rends même plus compte du temps que je passe à regarder des vidéos dont je ne me souviendrai probablement pas. Et surtout, face à autant de stimulation, je me retrouve comme engourdie, presque endormie, ne réagissant plus vraiment à ce que je vois défiler.
Je me demande alors si le scroll a influencé mes émotions. S’il a changé ma manière d’observer, d’admirer et de ressentir le monde qui m’entoure.
Entre inhibition émotionnelle et baisse du temps d’attention, j’ai commencé à m’interroger sur notre rapport aux contenus que nous consommons en faisant le parallèle avec l’art.
Réseaux sociaux – Freepik
Avant le scroll : quand je prenais le temps de ressentir
Étant de la génération Z, j’ai été confrontée très tôt aux contenus courts sur les réseaux sociaux. Pourtant, je me souviens aussi très bien de ma vie avant tout ça.
Avant d’avoir un téléphone entre les mains, j’avais surtout des livres. Des livres que je lisais et relisais, au point que certaines œuvres me marquent encore aujourd’hui tant j’étais plongée dedans. Je pouvais être totalement immergée dans un film et bouleversée par son intensité. Je parle bien sûr du Titanic ou de Twilight, qui ont su toucher mon cœur de jeune adolescente en quête d’amour. Je me souviens des émotions que je ressentais en découvrant une toile dans le salon d’une amie d’enfance, de mon émerveillement face à l’opéra de La Flûte enchantée que j’ai eu la chance de voir avec mes parents à 10 ans, et des CD rayés que je passais en boucle dans mon poste jusqu’à connaître les paroles par cœur.
Quand je repense à toutes les formes d’art qui ont accompagné mon enfance et mon adolescence, ce qui me frappe le plus, ce sont les émotions qu’elles pouvaient me faire ressentir. À quel point un livre, un film ou une musique pouvait m’émerveiller, me bouleverser ou me faire réfléchir. Peut-être était-ce parce que je consommais peu d’œuvres, ce qui laissait plus de place à l’intensité. Peut-être aussi parce que ces œuvres étaient plus travaillées, avec une intention plus profonde. Ou simplement parce que mon temps d’attention était plus long, ce qui me permettait de vraiment m’imprégner de ce que je regardais.
Je suis sûre de ne pas être la seule à avoir ressenti cette différence entre la vie avant les réseaux sociaux et la vie après. Mais comme ils sont arrivés dans ma vie à l’adolescence, je me suis posé une autre question : ne serait-ce pas simplement l’effet de la maturité ? Ne serait-ce pas normal de ressentir moins en devenant adulte ?
J’aime croire que mon âme d’enfant est encore bien présente. Alors je penche pour une autre théorie.
Quand le scroll est entré dans ma vie
Je ne saurais pas exactement dire quand cela a commencé. Mais à un moment, le scroll est devenu un geste automatique. Sur des plateformes comme TikTok ou Instagram, tout est pensé pour que l’on enchaîne les contenus. Une vidéo dure quelques secondes, puis une autre arrive immédiatement. Je peux ainsi voir des dizaines de contenus en quelques minutes.
Le pire, c’est que je ne me rends même pas compte du temps que je passe sur ces plateformes. Et je ne me souviens de presque rien de ce que j’ai regardé. Comme si ce moment de scroll disparaissait dans un trou noir. Le pire, c’est que je ne suis pas la seule que ce phénomène touche. Selon une étude de Médiamétrie menée en 2025, les Français passent désormais plus de 3h par jour en ligne, un record, et près de 5h pour les 15-24 ans.
Ce qui est étrange, c’est que je ne cherche pas toujours quelque chose de précis. Je scrolle simplement parce que c’est là, accessible, rapide. Avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas un hasard. Les réseaux sociaux jouent sur un mécanisme neurologique : la dopamine, hormone associée au plaisir et à la récompense. Chaque nouvelle vidéo peut être surprenante, drôle ou choquante. Mon cerveau attend la suivante, comme une petite promesse d’émotion. Et sans m’en rendre compte, je continue de scroller.
Pourtant, les émotions que je ressens sont souvent très éphémères et peu intenses. Peut-être est-ce pour cela que c’est addictif : il en faut toujours plus pour espérer ressentir quelque chose.
Est-ce que le scroll influence mes émotions ?
C’est la question qui m’a vraiment fait réfléchir.
Quand je scrolle, je peux voir en quelques minutes une vidéo drôle de chat, une catastrophe naturelle, un tutoriel Photoshop, une vidéo de bombardement en Palestine ou une publicité pour un parfum. Tout s’enchaîne très vite. À force, je me demande si mon cerveau a encore le temps de ressentir quelque chose. Je n’ai même plus le temps d’être vraiment attendrie, attristée ou émerveillée.
Même lorsque je regarde un contenu artistique, je n’ai pas toujours le réflexe de m’arrêter pour analyser ou ressentir. Je ne me demande plus forcément quelle était l’intention du photographe, du peintre ou du réalisateur. Je passe simplement à une autre vidéo qui me procurera peut-être une émotion plus forte parce qu’elle sera plus choquante ou plus spectaculaire.
Et même lorsque je tombe sur une image vraiment violente, suis-je encore choquée ? Je ne crois pas.
À force d’être exposée chaque jour à des contenus choquants ou violents, il peut se produire quelque chose d’étrange : une forme d’inhibition émotionnelle. Mon cerveau se protège. Si je ressentais pleinement la peine, la colère ou la peur à chaque contenu dramatique que je voyais, je serais probablement une boule de stress ambulante. Alors inconsciemment, je prends de la distance. Je regarde sans vraiment regarder. Peu à peu, même les contenus drôles ou attendrissants perdent de leur saveur. Je souris à peine à ce qui aurait pu déclencher un fou rire. Je ne réagis plus vraiment à ce qui aurait pu me faire pleurer si l’histoire avait été plus longue, plus profonde.
Quand mon attention vacille...
Pourtant, même si le contenu que je consomme ne me stimule pas, je continue de scroller. Et finalement le temps que je passe à scroller je ne le passe pas à lire un livre passionnant ou à regarder mon film préféré. Un biais cognitif pourrait expliquer ce mécanisme qui me fait préférer une petite récompense toute de suite plutôt qu’un grand bénéfice plus tard : le biais d’actualisation, autrement dit la préférence pour l’immédiat.
Ce désir du tout, tout de suite à un impact sur mes émotions, mais aussi et surtout sur ma capacité à me concentrer. Et vous, ressentez-vous cela aussi ? Ressentez-vous que votre capacité d’attention diminue ?
Personnellement, j’ai l’impression de ne plus supporter de rester longtemps sans être stimulé par quelque chose de nouveau. Rester concentrée longtemps me demande plus d’effort qu’avant. Regarder un film sans toucher à mon téléphone, faire mes devoirs ou travailler sur cet article pendant des heures me parait extrêmement long et ennuyant.
Je reprend le contrôle !
Avec le temps, j’essaie de changer ma manière de consommer les contenus. Je ne pense pas que les réseaux sociaux soient forcément mauvais. Ils peuvent être une source incroyable de découvertes et de créativité. Mais tomber dans la boucle infinie du scroll ne m’apporte pas grand-chose. J’essaie donc de faire plus attention à la façon dont je les utilise.
Par exemple :
- Je limite parfois mon temps d’écran.
- Je fais attention aux comptes que je suis.
- J’évite les contenus choquants ou culpabilisants sans réelle intention derrière.
Et surtout, j’essaie de continuer à consommer des contenus plus longs :
- Regarder des documentaires sur des sujets qui me passionnent (art, féminisme, politique, société,…).
- Lire des livres, qu’il s’agisse de fictions, de récits ou de policiers.
- Aller à des expositions ou au musée.
- Écouter des albums entiers pour entrer vraiment dans l’univers d’un artiste.
Ces moments me rappellent à quel point l’immersion est différente quand on prend le temps.
Retrouver le temps de ressentir...
Finalement, je ne pense pas que le scroll ait complètement pris mes émotions. Mais il a clairement changé ma manière de les vivre. Les réseaux sociaux accélèrent tout : l’information, les images, les réactions. Dans cette vitesse permanente, il devient parfois difficile de s’arrêter assez longtemps pour ressentir pleinement quelque chose.
Je parlais ici de mon ressenti en tant que spectatrice et consommatrice de contenus. Mais en tant que communicante et artiste, je sais aussi une chose : je ne veux pas créer uniquement pour vendre ou capter l’attention quelques secondes. Je veux utiliser les émotions pour transmettre un message, pour inviter les personnes dans mon univers sans les assaillir de contenus superficiels et éphémères. Je ne veux pas participer à la course à la viralité. Je préfère toucher peu de personnes, mais profondément.
Car moi-même, je préfère être touchée par peu d’œuvres… mais de manière intense, au point de m’en souvenir. Mais pour cela, il faut prendre son temps. Prendre le temps de ressentir, de se concentrer, de comprendre, de s’immerger.
Mais aussi, et surtout, le temps de créer… et pas seulement de consommer.
Si vous avez aimé cet article, allez lire celui sur BANKSY. VOUS ALLEZ ADORER !
Eva Bl.